Rav Oury Cherki

Le pouvoir

Paracha Choftim, Eloul 5765



C’est un lieu commun de la conception moderne de l’Etat depuis Montesquieu, que la separation des pouvoirs est necessaire pour le bon ordre de la societe. Les democraties modernes admettent qu’il faut distinguer soigneusement les prerogatives de l’autorite legislative, celle qui fait les lois, tel le parlement, de celles de l’executif, le gouvernement, et de celles de l’autorite judiciaire, les tribunaux. Certains pays, dont Israel, connaissent un quatrieme pouvoir: le controleur de l’Etat, dont l’efficacite n’est pas encore bien ressentie. Il serait tentant d’etablir un parallele entre cette idee moderne et une idee a priori similaire dans notre paracha, Choftim, qui pose les quatre institutions de base de la societe hebraique, a savoir: le souverain, dont la nature peut varier de la monarchie a la democratie parlementaire, le tribunal ou le Sanhedrin, puis la pretrise, geree par le Grand-Pretre, et enfin, le prophete. En effet la tradition insiste clairement sur l’interdiction de cumuler ces fonctions ou d’empieter sur le domaine de l’autre autorite. Mais la verite est que malgre la similitude apparrente, la difference est fondamentale pour ce qui est de la motivation. Alors que la separation des pouvoirs en Occident a pour but d’empecher la tyrannie d’une faction sur l’ensemble de la societe, la raison de cette separation dans la societe hebraique est que le veritable detenteur du pouvoir est Dieu seul. Or, aucune institution ne peut pretendre representer a elle seule la volonte du Createur. Pour eviter la confusion, il est donc important de partager le pouvoir. Dans cette optique, la societe organisee devient le lieu de la rencontre entre Israel et son Dieu, envisagee sous l’ensemble des aspects de la vie, dont la politique fait partie integrante, et non seulement a travers le religieux.

L’equilibre des forces voulu par la Thora a-t-il ete realise dans l’histoire? La reponse est negative. Du temps de Moise, les quatre fonctions de roi, de tribunal supreme, de Grand-Pretre et de prophete, ont ete reunies dans la meme personne, contrairement a la regle. Mais c’etait le desert, un lieu en dehors de l’histoire concrete. Depuis la conquete de Canaan, chaque epoque a connu la domination d’une institution sur les autres. L’epoque des Juges,comme son nom l’indique etait dominee par les juges, celle du premier Temple par les rois, l’exil de Babylone par les prophetes, et celle du deuxieme Temple par les pretres. Puis, lorsque le peuple Juif a vecu la lethargie de l’exil d’Edom, les quatre institutions ont continue leur existence a la maniere d’un residu, a travers le comite communautaire pour le roi, le tribunal rabbinique pour le Sanhedrin, le ‘hazane a la place du culte du Temple, et le darchane a la place du prophete. Ce n’est que de nos jours que l’esperance d’un renouveau de nos institutions s’est fait jour, tout d’abord lors de la creation par le Rav Kook du Grand Rabbinat d’Eretz-Israel deja a l’epoque du mandat britannique, en preparation du renouveau du Sanhedrin, puis le retour de la souverainete etatique avec l’Etat d’Israel, et les aspirations au retablissement du culte du Temple et au retour de l’inspiration prophetique, vite et de nos jours. Esperons que l’importance des experiences du passe permette l’etablissement reussi de l’equilibre des composantes de la societe hebraique, comme modele pour l’humanite.

Il n’est pas inutile de rappeler qu’une des limites imposees par la Thora au pouvoir politique est que contrairement aux rois des nations, le roi d’Israel n’a pas le droit de chasser des hebreux de leur terre. Cette regle est meme consideree par certains decisionnaires (Rabenou Tam, cite par Rabenou Nissim de Gerone dans son commentaire sur Nedarim), comme la nature meme de la difference entre la souverainete selon Israel et selon les nations.

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