Rav Oury Cherki,

directeur du centre Yair-Manitou


A batons rompus

Tammuz 5765



La parole n’est pas facile. La responsabilite imposee par les mots que nous prononcons, les engagements sollenels que nous prenons, entrainent un double risque: soit de ne plus oser ouvrir la bouche, de peur de s’assujetir a un engagement irreversible lorsque la parole est prise au serieux, soit de prendre les mots a la legere, et de devitaliser le langage,et peut-etre meme toute la personne humaine, que le langage distingue de l’animal (cf. Onkelos et Rachi sur Berechit 2,7).

Le desert etant, selon l’etymologie hebraique, le lieu ou l’on apprend a parler, la cloture de l’histoire du desert amene les regles relatives au gerement de la parole au debut de notre paracha, sous la forme des lois sur  l’annulation des voeux. Alors que la parole constitue la base de l’edifice du judaisme, a commencer par la parole de Dieu a son peuple, puis la fidelite de la transmission de generation en generation, il est a priori surprenant de decouvrir qu’un voeu ou un serment puissent etre annules. C’est qu’en verite il faut eviter de tomber dans le piege d’une conception magique de la parole, qui ne tiendrait pas compte de l’intention de celui qui l’a prononce, pour ne s’attacher qu’aux mots, a la maniere d’une formule magique. En effet, l’annulation des voeux n’est pas un acte formel, il ressemble sous plus d’un aspect a la Techouva, puisqu’il necessite que le sage interroge l’interresse sur l’intention veritable de son engagement, afin de deceler une faille qui permette de trancher que le voeu a ete prononce dans l’ignorance de certaines donnees et qu’il n’est donc pas serieux, et donc annulable. Il en est de meme pour la Techouva, ou le pecheur opere en lui-meme un travail de decouverte de sa veritable volonte, de sorte qu’il s’avere qu’il n’avait pas vraiment voulu le peche. Or les sages designes pour cette operation, sont dans notre paracha “les tetes des batons”, autrement dit les chefs de tribus, dont le pouvoir est represente par un baton. Le rav Yehouda-Leon Askenazi (“Manitou”) expliquait que la raison pour laquelle ce sont les chefs de tribus qui sont designes pour cette responsabilite, est que pour comprendre si le voeu est serieux ou non, il faut etre de la famille, ou de la tribu, de celui qui l’a prononce. Le retour a l’intentionalite originelle de la parole est donc aussi un retour a la matrice genealogique de l’individu, qui se reinssere ainsi dans son histoire collective.

Par contre l’abolition des voeux au sein de la famille, dont notre paracha traite abondemment, ne necessite pas ce travail interieur. Il suffit simplement de la decision du pere ou du mari selon le cas, car la paix de la cellule familiale est en soit l’intention primordiale de toutes les paroles qui y sont prononcees.

Il est remarquable que le pouvoir donne par la Thora aux dirigeants d’annuler les voeux des autres ne leur donne pas le pouvoir d’annuler leurs propres engagements. La responsabilite de l’homme public face a ceux qui le deleguent est totale, il ne peut pas trahir la parole donnee qui, souvent, est la cause de la confiance que lui a accorde le peuple. En cas de defaillance, il n’aurait pas d’autre possibilite que de rndre son mandat.

A l’oree de l’entrée d’Israel sur sa terre, le serieux de la parole prononcee, de l’engagement public, la necessite imperieuse de rendre compte a l’autorite publique en cas de transgression, deviennent la norme supreme d’un peuple pour qui la parole n’est pas un vain mot.

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