Rav Oury Cherki

Kedochim – Sainteté de la nature



Bien que du point de vue de la lecture littérale du verset "Quand vous serez entrés dans la Terre promise et y aurez planté quelque arbre fruitier" (Lév. 19, 23) cette phrase sert d'introduction au commandement "vous en considérerez le fruit comme une excroissance", à savoir l’interdit de "Orla" (consommer les fruits les trois premières années de l’arbre), le midrach lui donne également une signification indépendante: "Attachez-vous à Lui" […] dès la Création du monde l’Eternel s’occupa, avant tout, de plantation. Comme il est dit: "L'Éternel-Dieu planta un jardin en Éden" (Gen. 2, 8) – vous aussi, lorsque vous entrerez en Israël, occupez-vous avant tout de plantation, comme il est dit: "Quand vous serez entrés dans la Terre promise vous y planterez des arbres fruitiers" (Midrach Rabba sur Lév. 25, 3).

 

Attachement à Dieu à travers la nature

Nous avons l’habitude de comprendre l’attachement à Dieu comme l’attachement à ses vertus, ou l’attachement aux érudits en Thora. Dans un cas comme dans l’autre, comme un attachement spirituel. Or ici nous faisons face à un attachement à travers la nature pastorale, la plantation d’arbres. L’attachement à la nature ne va pas de soi dans la tradition du peuple juif. Le rejet des traditions païennes, divinisant la nature, faisant de l’homme une créature naturelle détachée de toute conscience morale, a accompagné le peuple d’Israël durant toute son histoire.

 

Lutte des deux saintetés

Néanmoins, la foi monothéiste intégrale se doit de voir la présence divine partout. C’est le fondement du principe de "sainteté de la nature", agissant dans le monde de manière cachée. Le rav Kook (Orot hakodech, la sainteté globale, §23) explique que l’exigence de la sainteté de la nature d’apparaître dans le monde est ce qui engendre l’émergence de la laïcité dans le processus de renouvellement national d’Israël. Face à cela se tient un mouvement d’opposition religieuse à ce processus, représentant de la "sainteté régulière", luttant contre la nature.

Puisque les deux mouvements prennent racine à la même source, à la sainteté supérieure, il n’est pas possible que l’un vainque l’autre. Cela rappelle le combat de la fin des temps entre le Léviathan et le Buffle Sauvage, où les deux géants tombent et servent de festin aux Justes, observateurs du processus d’unification des deux saintetés.

 

Bénédictions sur le repas

Au niveau individuel, la rencontre avec la sainteté dans la nature est réalisée par la bénédiction sur le repas. Rabbi Akiba (TB 35a) apprend l’obligation de réciter la première bénédiction par l’expression "consacré à des louanges" (Lév. 19, 24) apparaissant dans notre paracha à propos des fruits de la quatrième année. Les trois années où l’homme se prive de plaisirs gustatifs naturels lui acquièrent un niveau de sainteté au-delà de la nature. C’est dans cet état d’esprit qu’il aborde la bénédiction sur le repas.

Mais, cette bénédiction ne vient pas sanctifier la nourriture, comme il est de coutume de penser dans d’autres religions. Au contraire, elle vient la désacraliser: "ne lis pas hiloulim mais ‘hiloulim" - "ne lis pas louanges mais profanation" (TB 35a). La bénédiction retire la sainteté naturelle de l’aliment et le profane, sans quoi l’on serait coupable de vol du Très-Haut: "tout celui qui profite de ce monde sans bénédiction est coupable de vol".

Dans un second temps, l’aliment s’élève à nouveau par la sainteté de l’âme de l’homme, élévation d’ordre moral, "Tu jouiras de ces biens, tu t'en rassasieras. Rends grâce alors à l'Éternel" (Deut. 8, 10) par l’intermédiaire de la récitation des grâces après le repas. C’est ainsi que se ferme la boucle de l’attachement de la sainteté de la nature, par la bénédiction précédant le repas, à la sainteté au-delà de la nature, par la bénédiction d’après le repas.

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