Rav Oury Cherki
Il faut en finir
Paracha Massé, Tammuz 5786
Il faut en finir avec l’exil. C’est à partir de cette conclusion qu’a commencé le sionisme politique d’Herzl. La fondation de l’Etat d’Israël fut le point culminant de l’effort fourni par le peuple juif pour mettre fin à un mode d’existence paradoxal, celui de la dispersion, qui avait fini par être considéré comme la normalité par une grande partie du peuple juif. On conviendra donc aisément qu’il est capital de déterminer si l’option sioniste se situe oui non dans la droite ligne de la tradition. C’est notre paracha, Massé, relatant le dernier épisode de l’aventure du désert, qui fournit l’argumentation halakhique du sionisme. Le verset 53 du chapitre 33 : “vous prendrez possession du pays et vous y résiderez” est considéré par une des plus grandes autorités halakhiques du moyen-âge, Nahmanide, comme un commandement positif dont la substance est “que la terre que Dieu a juré de donner à nos ancêtres soit en notre possession et que nous ne l’abandonnions pas à une autre nation que nous ou à la désolation.” (Additif au Sefer haMitzvoth, assé 4). C’est une donnée fondamentale, qui permet la convergence entre l’effort sioniste laïque des temps modernes et l’adhésion pleine et entière des tenants de la tradition aux institutions de l’Etat, qui de ce point de vue, est en soi l’accomplissement d’une mitzva. Cependant, le fait que la fidélité à l’Etat trouve sa légitimité dans la Thora implique également des limites à cet engagement, dans le cas où les valeurs fondamentales de la Thora seraient bafouées par l’Etat. C’est ce risque de rupture qui a toujours amené les responsables israéliens à chercher un modus vivendi qui permette de préserver l’unité de la société malgré la divergence de ses membres sur la norme fondamentale, de sorte que ne soient pas prises des décisions unilatérales qui ne tiendraient pas compte de la sensibilité de chaque composante de la société.
Il faut en finir avec l’exil. Mais l’exil est devenu le substrat de nos souvenirs, le lieu où se sont accumulées les expériences constitutives de notre être collectif durant de nombreuses années. Il serait naïf de penser bâtir une nouvelle identité, totalement déracinée des souvenirs de la période ou les hébreux avaient cessé d’être une nation, pour devenir les fidèles de la confession israélite. Notre paracha offre un exemple de la manière dont la liaison peut être opérée. En effet les 42 campements du désert, énumérés au début de la paracha, sont restitués en Erets-Israel par les 42 villes de la tribu de Levi, porteurs de la trace de l’errance, disséminées sur le territoire national. Le chiffre de 42 n’est évidemment pas un hasard. Sept désigne la sainteté dans la nature (c’est le nombre de ”jours” nécessaire à la création de la Nature) et six, la mesure du temps (c’est le nombre des jours ou l’univers était encore en mouvement). Etant donne qu’Israël vit l’existence essentiellement à travers la dimension du temps pendant l’exil, ses pérégrinations seront comptées comme 6x7=42. Le passage de l’errance à la fixité, lorsqu’Israël réintègre la famille des nations, implique aussi le passage du temps à l’espace, qui lui aussi est traditionnellement mesuré par le chiffre 7 (dans un espace a trois dimensions il y a six directions et un centre). Il faut donc compléter le nombre des villes des lévites pour l’adapter à cette nouvelle catégorie d’Etre, en y ajoutant les six villes de refuge, et encore Jérusalem, où l’autel peut servir éventuellement de refuge. De sorte qu’on passe de 42 à 42+6+1=7x7=49.
Cette synthèse entre les deux périodes de notre histoire se traduit dans le sentiment commun de la société israélienne d’être composée d’israéliens d’origine juive, c’est-à-dire de Juifs redevenus Hébreux.